Près de 100 ans d’histoire : la boulangerie D’Eon’s

Chaque boulangerie familiale a sa légende fondatrice. La nôtre met en scène un pêcheur acadien de quinze ans, un prêt de cinquante dollars, une toupée qui s’est envolée et un homme qui a pris un plat à beurre mal lavé plus personnellement que bien des gens prendraient une véritable insulte.

Arthur J. d’Eon — qu’on connaissait un peu partout à Pubnico sous le nom Arthur à Romain est né à Pubnico-Ouest en 1886, fils d’un cuisinier de goélette. Il a d’abord essayé de suivre le métier familial en mer, mais il a vite conclu que la pêche à la morue n’était pas une vie pour un petit homme pris dans de grands vents. Il s’est donc tourné vers la cuisine. Il a trouvé du travail régulier dans les conserveries de homard qui longeaient la côte. C’est là, alors qu’il préparait un repas pour la visite du propriétaire d’une usine, qu’un patron du nom de John Neville lui a lancé une remarque en passant : le plat à beurre aurait pu être plus propre. Arthur ne l’a jamais oublié. Pour le reste de sa vie, chaque plat qui sortait de sa cuisine devait être impeccable — une petite exigence, tenue avec une obstination bien à lui, qui est devenue, d’une certaine façon, l’une des raisons mêmes pour lesquelles cette boulangerie existe aujourd’hui.

À Pubnico, les surnoms ont longtemps été bien plus que des marques d’affection — ils étaient surtout pratiques. Avec des générations de familles portant souvent les mêmes prénoms et les mêmes noms de famille, les surnoms permettaient de savoir exactement de quel d’Eon, d’Entremont, Amirault ou Surette on parlait. Arthur était connu comme Arthur à Romainun surnom qui l’identifiait par sa famille. Mais à mesure que la cuisine a fait place à la boulangerie, il s’est vu donner un autre nom : Farine — un surnom qui aurait difficilement pu mieux convenir au futur fondateur d’une boulangerie. Farine — “flour” in French — a nickname that could hardly have suited the future founder of a bakery better.

The original d'Eon's bakery.
La maison louée où Arthur avait installé sa première boulangerie. (Vers 1985)
Arthur in front of the original bakery, as pictured in an news story.
Arthur devant la boulangerie d’origine, tel qu’on le voit dans un article de journal.

En 1927, Arthur travaillait pour une entreprise de Yarmouth, F.A. Smith, et décida de se mettre à faire du pain à côté — au départ, comme petite activité complémentaire à l’épicerie qu’il exploitait déjà. Il n’avait pas l’argent nécessaire : il emprunta cinquante dollars à un ami pour acheter un four. Il n’avait pas non plus d’endroit où l’installer, jusqu’à ce qu’une veuve, partie vivre aux États-Unis après la mort de son mari, lui offre sa maison vide sans loyer, en échange de quelqu’un pour garder un œil sur les lieux. Tout le monde l’appelait la **maison Addée**, et c’est là que D’Eon’s a commencé — avec soixante pains par semaine, livrés par le conducteur du camion de poste, du printemps à l’automne seulement.

Arthur D'Eon's Bakery
La nouvelle boulangerie d’Arthur, à côté de sa maison.

Arthur acheta bientôt un petit bâtiment à lui et le fit déménager à côté de sa maison. Son fils Wilfred, « Wilf », venait lui donner un coup de main après l’école et les samedis. Quand Wilfred eut terminé ses études, la boulangerie se dota de son premier camion de livraison. Le nom de l’entreprise familiale acadienne devint alors **A.J. d’Eon & Son**, et la tournée quotidienne s’étendit peu à peu jusqu’à Yarmouth et Shelburne, avec des arrêts en chemin.

En 1962, Wilfred était aux commandes, et l’ancien bâtiment ne suffisait plus à la tâche. Il s’adressa à la Caisse populaire pour obtenir un prêt et fit construire la boulangerie qui, avec quelques agrandissements, est encore debout aujourd’hui. Le nouveau bâtiment était lumineux, avec un plancher de bois franc, un four pouvant cuire 180 pains ajouté à l’ancien four de 90 pains, et un éclairage spécialement pensé pour que l’équipe de nuit n’ait pas à travailler dans la pénombre. Wilfred avait lui-même conçu le bâtiment, jusque dans les moindres détails, y compris les deux « joyeux boulangers » sculptés qui encadraient l’enseigne sur la ligne du toit. Le *Yarmouth Herald* écrivait à l’époque qu’il s’agissait probablement d’un cas unique en Nouvelle-Écosse : une boulangerie de cette taille, appartenant entièrement à une seule personne plutôt qu’à une compagnie, dans un village aussi petit que Pubnico-Ouest. Cette année-là, dix employés faisaient tourner l’entreprise, dont deux des filles de Wilfred ainsi que son épouse, Mariette. Et à en croire tous ceux qui s’en souviennent, ses gâteaux de mariage et de fête faisaient parler dans tout le comté.

29 August 1962 - new family-owned Acadian d'Eon's Bakery, as pictured in the Yarmouth Herald
29 août 1962 — la nouvelle boulangerie D’Eon’s, telle qu’elle apparaît dans le *Yarmouth Herald*
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29 août 1962 — publicité de D’Eon’s Bakery annonçant l’ouverture de la nouvelle boulangerie.

Arthur, alors à la retraite mais jamais bien loin des fours, aimait être bien habillé. Il portait une toupée pour cacher son crâne dégarni — une toupée qu’un bon coup de vent a un jour emportée au loin, lançant tout le voisinage dans une recherche improvisée. (On l’a retrouvée dans un champ de foin. Évidemment.)

D'Eon's Bakery 1980's

Dans les années 1990, Clayton, le fils de Wilfred, avait suivi à peu près le même chemin que son père avant lui — il donnait un coup de main après l’école, puis il a commencé à travailler à temps plein dès le lendemain de sa 12e année. Clayton et son frère Jean Édouard (« Johnny ») ont ensuite repris l’entreprise comme propriétaires. Ils travaillaient souvent autour de douze heures par jour et ont fait grandir l’équipe jusqu’à une vingtaine d’employés à temps plein, en plus de quelques étudiants qui venaient travailler après l’école. La gamme de produits avait elle aussi beaucoup évolué. Aux côtés du pain, des petits pains et des gâteaux de mariage, on retrouvait maintenant quelque chose de nouveau : de la râpure, des egg rolls avec sauce aux prunes, des lasagnes, des fèves au lard et de la pizza. D’Eon’s devenait déjà bien plus qu’une boulangerie — des décennies avant que quelqu’un pense à l’écrire noir sur blanc comme stratégie.

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1994 — D'Eon's Bakery Limited.
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1994 — les fours de la boulangerie D’Eon’s.

Et maintenant, une quatrième génération apprend à son tour ce que ça veut dire, ces longues heures.

Danille — qu’on connaît surtout sous le nom de Dan — est le fils aîné de Clayton, et il a fait carrière en portant plusieurs chapeaux à la fois : spécialiste en TI à temps plein, propriétaire d’une petite entreprise de systèmes technologiques résidentiels et commerciaux, sans oublier un studio d’enregistrement et ses projets musicaux. Si ça fonctionne à l’électricité, il y a de bonnes chances que Dan soit mêlé à ça. Au cours de la dernière année, lui et son frère Rejean sont officiellement devenus copropriétaires de l’entreprise familiale, et Dan dirige maintenant la croissance et la stratégie. De toute évidence, l’habitude familiale de ne jamais faire une seule chose à la fois n’a sauté aucune génération.

New ovens in back | D'Eon's 2025
2025 — l’aménagement de la boulangerie D’Eon’s, avec les nouveaux fours au fond.
D'Eon's | Bakery setup
2025 — l’aménagement de la boulangerie D’Eon’s.

Quatre générations. Près de 100 ans. Un plat à beurre que grand-grand-père Arthur vérifierait probablement encore aujourd’hui — et, si le *Yarmouth Herald* avait vu juste en 1962, peut-être encore la seule boulangerie de cette taille en Nouvelle-Écosse à être restée entièrement entre les mains d’une même famille.

Trouvez la râpure D’Eon’s au rayon des surgelés chez Sobeys, Atlantic Superstore, Foodland, Giant Tiger et dans plusieurs épiceries indépendantes participantes partout en Nouvelle-Écosse — et restez à l’affût alors qu’on approche de notre 100e anniversaire en 2027.

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